Le cours part du verset d’ouverture de la parashah Noah (Genèse 6, 9): “Voici les générations de Noé: Noé était un homme juste, intègre en son temps; il marchait avec Dieu.” Michael Sebban interroge la tension que ce verset soulève dans le Zohar: pourquoi Noé, dont la Torah ne dit presque rien avant le déluge, mérite-t-il seul le titre de tsadik, le juste, et le privilège d’être l’unique rescapé reliant le monde d’avant et celui d’après le déluge? La question, déjà posée par Rachi, est de savoir si sa justice est absolue ou seulement relative à une génération corrompue.
Le Zohar répond en deux temps. Rabbi Hiyya relie d’abord le titre de tsadik à la Brit, l’alliance de la circoncision, fondement même du monde: qui la préserve mérite ce titre et une part au monde à venir, ce qu’illustre Yossef, modèle du juste fidèle à l’alliance. Rabbi Elazar lit ensuite le nom même de Noé: son père Lémekh, en le nommant, aurait prophétisé sans le savoir la consolation à venir, l’invention de la charrue, le répit après le déluge, glissant du nom attendu, Ménahem, vers celui de Noah. Le Zohar relève dans le verset deux mots superflus, l’un lié à une dimension féminine associée à la Chekhina, l’autre au degré de tsadik: le juste n’existe jamais seul, il a besoin d’un pôle réceptif, comme le montre le lien entre Noé et l’arche, image des sefirot Yesod et Malkhout. Se pose enfin la vraie nature de cette justice: contrairement à Yossef qui distribue et intercède, Noé se contente de se sauver, interrogeant le juste comme simple vecteur entre le haut et le bas.
Le Zohar tranche en comparant Noé et Yaacov: pour ce dernier, Dieu nomme directement, tandis que pour Noé un degré plus modeste, celui de la Chekhina, inspire ses parents. Cela n’enlève rien à sa grandeur: la proximité avec l’origine du monde confère une grandeur qu’on sous-estime souvent. Noé demeure un juste réel, un fondement, Yesod, sur lequel un monde nouveau se reconstruit, même d’un ordre différent des patriarches; sa justice se mesure moins à ses actes envers autrui qu’à sa fidélité silencieuse à une alliance qui soutient l’existence du monde.
